Là où je pensais que les caractères de type Fraktur avaient subsistés, là où je pensais, comme dans Astérix, que les Allemands parlaient et écrivaient en gothique, non, du Din, partout, du Din. Le panneau d’accueil du village, les enseignes sur les boutiques, les panneaux, jusqu’à la signalétique des portes de chiottes, Din, Din, Din…

Je suis sur un truc un peu pénible en ce moment, ça parle de GPS, un document totalement stérile que personne ne lira jamais. Seulement il y a un chèque au bout et je suis free-lance. Motivé. J’aime bien me sentir tel un toréro face au brief. Sauf que mon là, mon brief, il est mou comme une flaque. Mais bon, quand faut y aller, faut y aller. Je démarre sur les chapeaux de roue, faut que ça envoie sinon je m’ennuie. Dans tous les sens. Carré, pas carré, qu’est-ce qu’on a, pas grand-chose, ce n’est pas grave. Je cherche, à droite, à gauche. Oui, non ? Les complémentaires alors, une page comme ci, une page comme ça. Ou alors je pourrais tout mettre de travers… Je finis par m’arrêter sans véritable idée. Le choix typo nom de Dieu, allez mon gars il faut revenir au fondamentaux, il faut struc-tu-rer. Frutiger, oui, mais, je commence à me lasser. Helvetica, évidemment cela parait incontournable. Du Gill Sans, ça pourrait le faire aussi. Le Din, mais oui bien sûr, c’est bon ça, ça colle parfaitement au sujet. Putain je le savais la dernière fois que je suis allé chez les “teutons.” Je m’étais dit que cette “typo,” je l’avais dans ma bibliothèque. Bon avec ça, j’ai le début de l’histoire. Quelques visuels de ciel bleu avec de beaux nuages, quelques pictos, passage clouté, feux, pavés peut-être… Normalement je devrais en venir à bout de ce huit pages. Il me faut quelques heures pour mettre tout cela en place. J’ai bien avancé, la fin de journée approche. Je peaufinerai les choix couleurs demain. Je rentre.

Prenez à Gauche.

Salut mon chéri, ça va, tu as passé une bonne journée ? Ouais j’ réponds. J’ai un peu galéré sur truc au début, mais j’ai fini par m’en sortir. Satisfait quoi, trop facile tu comprends, je commence à maîtriser maintenant… Relou. Petite soirée téloche. Un docu sur Arte. Ils ont de ces sujets chez Arte, ils doivent carburer à des trucs plus puissants que les miens. Bon, les années sombres du IIIe Reich et les différents signes visibles qui ont résistés à la chute. Les blockhaus de nos côtes, l’île de Rügen et ses constructions gigantesques, les bombardements et la topographie. Les épaves de bombardiers qui resurgissent des glaces du Groenland. Et enfin un village entièrement construits par la Wehrmacht en Finlande, et là, là !... Là où je pensais que les caractères de type Fraktur avaient subsistés, là où je pensais, comme dans Astérix, que les Allemands parlaient et écrivaient en gothique, non, du Din, partout, du Din. Le panneau d’accueil du village, les enseignes sur les boutiques, les panneaux, jusqu’à la signalétique des portes de chiottes, Din, Din, Din… Je me raidis sur mon fauteuil au moment où elle me propose d’aller me coucher. Le petit sourire, la tête légèrement penchée. Bordel, mais c’est quoi ce merdier, personne ne m’a jamais… C’est fou quand même, on aurait pu me… Non mon cœur, pas tout de suite, oui je sais mais là. Là tu comprends ça commence à m’intéresser. Cette foutu “typo,” hyper conformiste, diablement efficace pour la signalisation des autobahn… Elle avait déjà servi, et pas sous n’importe quels ordres. D’une “typo”fondamentalement neutre, on passait à une représentation “drôlement“ subjective et rudement trapue. Je me jette sur mon macbook, avec tous les sites de typographie que je fréquente, je vais trouver une info. Non rien, jamais une allusion, un post, une ligne, rien. La fin de l’utilisation du Fraktur, oui, sa déchéance et sa connotation autoritaire, oui, sa renaissance au sein des gangs américains, oui, et même jusqu‘à son retour en grâce. Aujourd’hui les footeux ont le nom de leurs chéries tatoués en gothique sur la poitrine. D’ailleurs, Adriana tatoué en Fraktur sur une peau brune c’est une amusante pirouette. Sur sa succession directe, rien. Quelqu’un l’avait pourtant dessiné ce caractère et peut-être pas pour une telle utilisation. Je ne lâche pas l’affaire, il me faut une info. J’en parle un peu, un illustrateur, un pote qui fait du pack… Ils me regardent avec les yeux ronds de l’incompréhension. Ces gars là sont pourtant des esthètes. Il y en a même un qui est passionné de chemin de fer. Il faut que je tape plus haut.

À force de m’intéresser à la chose typographique, je me suis rendu compte qu’il existait une classification par type : le Typographe, c’est le plus armé, du super blast au lance-roquette il est capable de fermer d’une phrase un forum qui tourne vinaigre. Les historiens peuvent rivaliser parfois, mais dès qu’on passe à la pratique, y s’font déchiqueter. Après, il y a le Typophile. Esthète musclé, la tête bien faite et bien pleine, attention au coup de boule. Ensuite, c’est le Typofriendly, amateur, éclairé, plutôt sympatique, peut-être un peu illuminé. Et enfin le Typolike, une sorte de, de, de graphiste quoi. Moi, j’ai compris que j’appartenais plutôt au dernier genre. Sans me vanter, je trouve que c’est déjà pas mal. Alors dîtes-moi, vous qui appartenez à l’une ou l’autre de cette typologie. Qui, quand, où, comment ? Peut-on utiliser cette fonte ? Ou bien faut-il carrément la ranger avec les dommages de guerre. J’arrive finalement à questionner une pointure (sans le trahir, il a quelque chose à voire avec cette gazette). Il me refile quelques tuyaux sur le sujet. Apparemment, de ce que j’ai pu traduire, car comme chacun sait la typographie est un sport universel et il faut être un peu polyglotte pour pratiquer. Ce que je ne suis pas. I am a real french graphiste. Le Din vient du train. Début XXe, initié par des ingénieurs du chemin de fer allemand et étendu plus largement à la signalisation dans les années trente à quarante. Sans le savoir, c’est sans doute pour cela que mon ami contrôleur contrarié l’avait défendu cette typo. Parce que finalement, c’est vrai qu’elle est pas mal. Je me souviens d’une utilisation récente du Din que nous avons pu apprécier nous autres parisiens. La signalétique du Centre Pompidou qu’avait réalisé Ruedi Baur. Elle fut un brin éphémère et chacun peut avoir un avis sur cette question. D’autres produits ont vu le jour à cette époque trouble de la deuxième guerre mondiale et ont eu droit à une deuxième vie. La Volkswagen, par exemple, emblématique ! Pour revenir au sujet qui me préoccupe, je l’fait ou je l’fait pas mon doc en Din ? Je me donne la nuit pour y penser, de toute façon, une fois de plus, elle dort déjà alors je peux me la mettre sur l’oreille, je la fumerai plus tard.

Illustration de la nouvelle signalétique de Ruedi Baur dans le Forum. Le principe de superposition graphique et typographique est mis en avant. © Intégral Ruedi Baur, Paris

Le lendemain, je reprends mon huit pages… C’est décidé, je garde cette “typo.” En plus, je n’ai qu’elle, cette mauvaise fille. Et ce n’est pas de sa faute à elle, si un mec en uniforme l’a trouvée très bien à cette époque. Et depuis, elle a été re-dessinée, et son père d’adoption, Albert-Jan Pool lui a donné une vraie famille. Et merde, c’est vrai que ça m’arrange. Ça me dérange et ça m’arrange. Mais je ne suis pas sous la tutelle du ministère du souvenir et des bons usages. Alors, je la garde. Mais je la range au chaud dans une nouvelle classe : Route, Train & IIIe Reich. Aller ! Fais pas la gueule, t’es belle quand même !

Crédits

Par Guillaume Desnoyers, avril 2010-mars 2011. Tous droits réservés.

L’auteur

Guillaume Desnoyers est graphiste (1968). Après une formation à l’ATEP Lecomte à Paris, il devient maquettiste puis de Directeur Artistique pour différents clients: édition Jeunesse pour Nathan ou Magnard ainsi que la communication publicitaire et le marketing. Depuis, il dirige le pôle graphique d’un éditeur de presse professionnelle.

Liens externes

FF Din
Feet Fraktur
Typographe
Typophile
Ruedi Baur.
Signalétique du Centre Pompidou